Marie-Aude, chevalier.
C'est presque trop beau pour être vrai, et pourtant, nous allons le voir, vous n'avez rien fait pour démentir ce qui suit : selon la sage-femme qui a aidé votre mère à vous mettre au monde, vous êtes née « sous le signe du feu ». Un incendie en effet s'est déclaré chez vos parents, dans l'immeuble où vous vous prépariez à voir le jour, troisième enfant d'un père, Gérard, qui se décrit lui-même comme un patriarche, et d'une mère, Marie-Thérèse, qui a tenu ensemble une famille où les dons fusaient, servis en chacun de ses six membres par des talents d'expression exceptionnels et une faim d'exister qui ne l'était pas moins. Le goût de l'écriture et l'art du langage vous ont été transmis par l'un et l'autre de vos parents. L'un cherche une formulation si exigeante que, dit-il, si dix personnes le comprennent, il est content. L'autre aimait et savait s'adresser au plus grand nombre. Tous deux ont voulu que leur quatre enfants soient artistes, ils ont eu gain de cause. Pourtant, vous le dites vous-même, ce qui a fait de vous des créateurs reste inexpliqué. Avec vos frères aînés, Tristan et Lorris, et votre jeune sœur Elvire, tout particulièrement sans doute avec Lorris et Elvire, vous vivez une enfance dont l'imagination rehausse et recrée chaque instant : « On s'enfermait dans le grenier, on devenait chasseurs de girafes, Incas, prisonniers. » Tous quatre peut-être percevez déjà ce manque qui caractérise, dites-vous, les écrivains, mais qui nous étreint tous. Sans doute l'écrivain est-il celui qui trouve dans la narration les moyens de le combler ? Une telle enfance, une telle fratrie, ont été une grande école sentimentale. Que ne vit-on à l'ombre les uns des autres, dans la lumière les uns des autres ? Si les personnages de vos romans connaissent, dès l'âge tendre, toutes les subtilités, tous les registres des émotions, c'est que vous les avez pleinement vécus et formulés avec vos frères et votre sœur. Rien n'est trop sombre pour être raconté, rien n'est trop léger pour nourrir un personnage. Aussi loin que remontent les souvenirs de ceux qui vous ont, comme on dit, vus naître, ils sont peuplés de cette palette d'émotions, de ce nuancier que vous feuilletez à l'infini, votre sœur, vos frères et vous, lui donnant dans la fiction l'écho qui en exalte la richesse et en résout les conflits. Vous êtes encore lycéenne quand vous rencontrez Pierre Robert, il y a 32 ans presque jour pour jour. Vous vous épousez en 1973. De votre amour naissent trois enfants, aujourd'hui harmonieusement répartis dans trois grandes époques de la vie : Benjamin déjà dans ce qu'on appelle la vie active, d'autant plus active qu'il est lui-même papa de trois filles, Stella, Isis et Romy ; Charles, qui pour quelques mois encore est lycéen ; et Constance, votre petite écolière. Si l'on en croit Benjamin, « l'image de parents qui s'aiment comme on doit s'aimer, comme c'est écrit qu'on doit s'aimer, et qui survivent à la vie, à ses contraintes et ses compromissions, en s'aimant encore, malgré tout, est pour beaucoup dans l'espoir qui m'anime. » La distinction que vous recevez aujourd'hui n'est pas un prix littéraire et nous ne sommes donc pas là pour faire l'analyse de votre œuvre. Elle est considérable par le nombre de titres que l'on peut découvrir sur la fameuse page « Du même auteur », et si je devais rapidement l'évoquer pour quelqu'un qui ne la connaîtrait pas, je raconterais ceci. Quand j'étais petite, j'aimais qu'on me lise une version particulière des Trois petits cochons parce qu'elle contenait cette phrase : « Ils décidèrent de partir explorer le vaste monde ». Je me demandais ce qu'était le vaste monde, je n'en avais aucune représentation et la phrase me donnait la chair de poule. Il est clair que pour vous, Marie-Aude, le vaste monde est celui de l'intime, le vaste monde est celui du mystère, le vaste monde est celui de soi et de l'autre que l'on explore sans les soumettre. C'est en effet un monde vaste et un monde beau, qui fait frémir mais en confiance. Vous commencez en 1980 votre carrière d'écrivain par des textes destinés aux adultes. En étant d'abord publiée par le quotidien la Croix et des hebdomadaires comme Nous Deux ou Intimité, vous démontrez votre attirance pour un public large, qui se tourne vers la lecture pour mieux vivre. Dans le même temps, vous vous interrogez, dans votre thèse de troisième cycle, sur le pourquoi et le comment de l'adaptation du roman classique au public enfantin. La perplexité du corps professoral ne vous décourage pas d'apprécier ces érudits. Tout en rappelant que ceux dont vous aurez toujours besoin, ce sont les lecteurs. Viennent quelques années plus tard vos premiers écrits à destination de l'enfance. Jacqueline Kerguéno, alors rédactrice en chef de J'aime Lire, témoigne que ces premiers textes sont arrivés comme une bouffée d'air frais. « Pour la première fois, avec Graine de monstre et L'oncle Giorgio, on a touché du doigt le plaisir de lire. Gratuit. » II ne s'agissait plus de pédagogie, mais de nourriture. Nul ne s'y est trompé, puisque L'oncle Giorgio a provoqué le même choc de découverte heureuse dans de nombreux pays étrangers. Vous devenez ensuite, avec la complicité de Geneviève Brisac, un écrivain jeunesse. Vous resterez fidèle à la jeunesse, avançant avec elle dans le bonheur, empruntant pour le connaître et l'exprimer toutes les voies qu'offre la littérature, celle qui suit au plus près la vie quotidienne comme celle qui prétend s'en détacher le plus librement. Vous avez déjà vingt ans d'expérience et de succès quand paraît Oh, Boy, qui collectionne les récompenses, dont le prix France Télévision et le prix Tam-Tam du livre de Jeunesse, remis au célèbre salon de Montreuil. Que savez-vous de vos lecteurs ? Tout ce que vous savez de votre enfance, de vos enfants, mais aussi d'eux-mêmes. Car vous allez à leur rencontre, inlassable dirait-on. De chaque rencontre vous revenez riche de ce que vous attendiez, « le cœur à la fois plein et léger ». Lorris, votre frère, affirme que vous avez un véritable esprit missionnaire. « Quand elle écrit et part à la rencontre des enfants, en même temps, elle évangélise ». Je ne commenterai pas ce verbe, il est choisi par quelqu'un qui en connaît le sens. Tout cela ne suffit pas. Il vous semble juste et naturel aussi de vous préoccuper du statut des auteurs et des illustrateurs jeunesse. Vice- présidente de la Charte, vous vous attachez notamment à la question de leurs contrats, soucieuse d'améliorer le sort des moins célèbres, des moins armés pour se défendre. Pour cela, vous faites le tour des éditeurs, et mettez votre compétence et votre autorité au service de ceux qui ne sont pas encore privilégiés par la notoriété. Par votre nomination dans l'ordre de la Légion d'Honneur, le ministre de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche a souhaité que la nation salue officiellement vingt-trois années dédiées à l'écriture, à la lecture, aux écrivains et aux jeunes lecteurs. C'est une joie pour vous et pour tous ceux qui vous aiment de vous voir si justement distinguée. Mais je souhaite terminer en soulignant l'importance pour nous tous d'une telle reconnaissance. La lecture pour l'enfant est un processus de croissance incomparable, le plus important des apprentissages. La lecture lui ouvrira toutes les portes de la connaissance, celles de la marche du monde, celles de la marche des hommes, celles de sa propre marche dans le monde et parmi les hommes. Pour lui faire don de ce capital, vous puisez sans relâche dans votre propre capital de vitalité, de fantaisie, d'ardeur, d'émotions, et d'estime de l'enfant. Pierre, votre mari, précise que vous n'écrivez pas pour qu'on apprenne à lire, mais pour qu'on apprenne à vivre. La phrase qui suit d'ailleurs est de vous et il fallait l'entendre ce soir : « J'ai voulu écrire des livres qui touchent l'autre, qui le trouvent, puis qui s'en aillent en le laissant un peu plus heureux. Et j'ose à peine le dire tant ça peut paraître fou : en le laissant un peu meilleur. » Nous gagnons tous à ce que l'État reconnaisse, apprécie et récompense une telle volonté et une telle action. Marie-Aude
Murail, au nom du président de la République et en vertu
des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons
chevalier de la Légion d'Honneur. Geneviève Jurgensen
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"Au nom du Président de la République..."
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